Lettre ouverte à Doris du « Rêve français », symbole de la Mary Sue afroantillaise

Dès que j’avais eu vent du tournage en Guadeloupe en 2016, j’attendais le Rêve français d’un pied ferme. Je guettais (plus que d’habitude) les posts Instagram d’Ambroise Michel. J’ai commencé à suivre de plus près Yann Gaël (je ne l’érige pas au statut d’unproblematic bae mais c’est fort tentant). En fait, c’est surtout Aïssa Maïga qui m’intéressait. En tant qu’actrice principale, elle avait la lourde tâche d’incarner une Afroantillaise dans un paysage audiovisuel français où nous n’existons pas. Même Firmine Richard au début de sa carrière interprétait des femmes qui étaient juste noires, sans aucune origine spécifique. Bref, vous comprenez donc que j’étais plus que prête quand je me suis posée devant mon ordi (#latvcestsurcôté) les 21 et 28 mars 2018 pour voir le résultat final.

Objectif : mettre en lumière un côté sombre de l’Histoire française

Comme beaucoup d’AntillaisEs, je pense, j’avais peu d’attentes. Malgré l’intrigue vraiment fourre-tout du deuxième épisode, j’ai quand même ressenti un léger soulagement lors du générique de fin parce que ce n’était pas catastrophique. A quelques incohérences près et des thèmes traités beaucoup trop brièvement (le colorisme, l’homosexualité, le retour au pays etc), je dirais même qu’en tant que contenu de divertissement, ce téléfilm s’en sort mieux que la plupart des productions françaises pour la télévision. On ne peut que saluer la mise en lumière de certains aspects de l’Histoire nationale qui sont rarement traités comme Mé 67, le BUMIDOM. Joe de RAK a proposé une analyse brève que je partage : le Rêve français s’est attaché à ne pas reproduire les clichés doudouistes mais, aussi convaincant que le jeu des acteurs non-Antillais peut l’être, les personnages manquaient d’authenticité.

To be Afroantillais or not to be ?

Ce n’est pas qu’une histoire d’accent et de parler créole. Ces personnages sont aussi un témoignage de l’état actuel de la profession de comédien en France en 2018 quand on est AfroantillaisE. Yann Gael et Aïssa Maïga sont des têtes d’affiche dont la réputation a sans aucun doute boosté la promotion du projet. J’applaudis leur compréhension des problématiques des AfroantillaisEs. Je salue leur volonté de vouloir donner une voix à une DES communautés noires françaises invisibilisées (quand Yann Gael en parle, j’ai les yeux en coeur). Néanmoins, la question se pose : en 2018, n’y a-t-il aucunE acteur/trice afroantillaisE capable de porter une fiction qui se passe aux Antilles ? Pourquoi la Baie des Flamboyants reste la seule tentative française de représentation des AntillaisEs dans leur île ? Oui, on peut reprocher beaucoup de choses à ce contenu made in JLA Productions, mais aucune série française n’a proposé une telle concentration d’acteurs et actrices afro/indoantillais.e.s, et ce même onze ans après la première diffusion. On ne me fera pas croire qu’il n’y avait aucun concerné pour interpréter les rôles principaux du Rêve français. L’enjeu ici va au-delà de la simple représentation des NoirEs dans un contexte télévisuel français. Une comédie romantique, un thriller peuvent avoir un scénario neutre. Avec son intrigue puisant directement dans des faits historiques, cette œuvre était l’occasion de donner une chance aux acteurs et actrices afroantillaisEs de travailler. Ceci étant dit, mes questionnements ne m’ont pas empêchée d’aimer le couple Doris et Samuel, même si j’ai mis du temps à me l’avouer.

Black love is love

Pendant plusieurs jours, je pensais que c’était Samuel qui me posait problème. On peut être idéaliste sans être naïf. On peut avoir des idéaux mais être réaliste. Dites que je tombe dans l’essentialisme, mais comment un Afroantillais victime du système judiciaire devient avocat, donc a priori un expert de ce système, et plonge la tête la première dans toutes les situations qui explosent sous ses yeux (sans mauvais jeu de mot) ? Rien que d’en parler, je sens ma tension monter encore une fois. Après réflexion, je pense avoir dirigé mon attention sur Samuel parce que je n’avais que des critiques à l’encontre de Doris. Trop frivole, trop passive, trop discrète, trop silencieuse… Une Mary Sue, une ingénue dont l’existence ne se développe que par rapport à son entourage masculin, un personnage féminin faussement central et réellement en périphérie de l’action. J’ai continué à y réfléchir plusieurs jours, puis je lui ai écrit une lettre pour dénouer les sentiments contradictoires qu’elle m’a inspirés.

Chère Doris,

Tu aurais pu être ma grand-mère, ma tante voire ma mère. Adolescente, tu as quitté la Guadeloupe pour Paris. Le BUMIDOM te susurrait à l’oreille que c’était l’opportunité d’une vie meilleure… Meilleure par rapport à quoi ? Meilleure par rapport à la vie d’une jeune femme de la classe moyenne antillaise émergente dans les années 1960 ? Je suis désolée. Je n’ai aucune référence pour savoir quelle vie t’attendait, toi, la fille aînée du contremaître prospère d’une usine de cannes à sucre. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus frustrée.

Doris, je ne sais rien de toi. Samuel, l’amour de ta vie, rêvait depuis toujours d’être un sprinter légendaire comme Roger Bambuck. Mais toi, Doris, à part les Champs-Élysées et les grands magasins, de quoi rêvais-tu ? Ta grossesse t’a-t-elle fait renoncer à une ambition précise ? Et même après être tombée enceinte, avais-tu encore des rêves qui ne se limitaient pas au fait d’être mère et épouse ?

Je ne vais pas te mentir, Doris. J’ai mis du temps à t’écrire parce que j’étais en colère. J’étais frustrée que ta vie d’adolescente se résume à une vie amoureuse malheureuse. Tu as renoncé à Samuel à cause de cet Armand pour qui tu n’étais qu’un simple passe-temps. J’étais frustrée que tes premières années de mère célibataire dans cette Guadeloupe traditionnelle soient passées sous silence. Quel courage tu devais avoir pour assumer cet enfant métis né hors mariage. J’étais frustrée que ton expérience d’Afroantillaise à Paris se résume à métro-boulot-dodo et une fête de quartier de temps en temps. Frustrée que tu ne sois que la mère ou l’amante mais jamais une femme qui s’interroge sur ses doutes et ses peurs, qui se pense autrement qu’à travers ses liens aux hommes dans sa vie. Tu as aidé ton frère à se désintoxiquer, tu as supporté un mari qui haïssait ton fils métis… Ce même fils qui, adolescent, t’a reniée devant son ami blanc. Tu l’as giflé, et il s’est excusé… Mais ce geste n’était-il pas l’aboutissement d’un constat refoulé depuis plusieurs années ? Ton fils avait honte de toi. Comment l’as-tu vécu au quotidien ?

Heureusement, tu pouvais compter sur Prisca. Elle avait peu de répliques mais sa présence a permis d’enrichir la diversité de représentation des Afroantillaises. Votre amitié, cette relation sans animosité mais juste dans le partage et l’affection était belle et réconfortante. Doris, tu étais douce, si calme, si réservée… Loin, très loin, du cliché de l’angry black woman, ta potomitance s’appuyait sur une forme de résilience. Je ne pense pas que le scénario t’ait rendu justice. Tu as joué à la femme parfaite, tu as été une femme parfaite… Ta résilience est admirable, mais ce sont tes défauts, tes failles, tes centres d’intérêts que j’aurais voulu voir afin de comprendre pourquoi Samuel t’aimait autant même quand tu le repoussais. La pureté de votre amour m’a retourné le cœur. C’est la première fois que je vois ce sentiment incarné par des personnages noirs français. Noirs français ET foncés de peau. Que ce soit dit. L’agonie de vos silences, les non-dits dans vos regards… Tu te rends compte que j’ai voulu écrire une fanfiction sur des retrouvailles torrides entre Samuel et toi ? Oui, je le reconnais, j’étais complètement investie dans votre relation.

C’est en réfléchissant à tout ça que je me suis rendue compte que même si je t’ai trouvée trop lisse, je t’ai appréciée. Tu m’as fait réfléchir à l’invisibilisation des Afroantillaises, à la difficulté de leur donner le droit à l’erreur, au refus de les voir avec de l’ambition professionnelle, au refus de les voir rejeter ce que la société attend d’elles. On t’a imposé ce statut de Mary Sue qui s’auto-torture, sinon le public t’aurait-il aimée ? Aurait-il accepté de suivre ta quête pour échapper à ta condition sans passer par les hommes de ta vie ? Je veux croire que oui. Et si c’était ton frère qui avait disparu et non celui de Samuel ? Et si c’était toi qui, telle Gerty Archimède, avais voulu mener une carrière d’avocate et non Samuel ? Cela aurait-il rendu ton personnage trop extraordinaire pour être réaliste ou en tout cas crédible ?

Ta fille, le personnage de ma génération, est devenue avocate. Elle a connu d’autres interrogations que les tiennes, d’autres questionnements à explorer dans la représentation de cette partie de la diaspora qu’elle-même appelle négropolitaine. Son image de career woman est une autre forme de l’injonction à la perfection. Pourtant, son histoire laisse entrevoir la complexité et la beauté du challenge dans la représentation des Afroantillaises d’ici et de là-bas. Mais ceci est une autre histoire à raconter dans un futur que j’espère très proche. Le champ des possibilités à explorer est illimité.

Avec toute mon affection,

Sunny

 

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