Sororité 2.0

Amitié 2.0

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Un son. Nouvelle notification. Nouvel éclat de rire. C’est ainsi que ça avait commencé. Par les réseaux sociaux.

Etape 1 : avant le follow et follow back, il y a des likes, retweets mutuels à profusion.
Etape 2 : entre nos coups de gueule mutuels face à notre situation dans la société au fangirling sur des stars asiatiques, en passant par des moments d’attendrissement avec des gifs de chiots, les subtweets et RT sont légion.
Etape 3 : les discussions pimentées à coup de réactions en gifs se poursuivent sur What’s App, car les numéros ont été échangés dans la confiance et dans le respect.
Etape 4 : rencontre IRL (ndlr : dans la vraie vie) et… la magie continue d’opérer hors écran.

La magie continue d’opérer hors écran

soulignement-titreJe like un tweet, je republie puis ferme l’application avant de descendre du tram. Une certaine sérénité m’accompagne, tout au long de la journée de travail, où tout peut parfois être une question de survie. Je sais avoir désormais au moins une personne qui répondra présente si j’ai besoin de souffler, à cause d’un énième coup bas d’un.e collègue, d’une énième réflexion me renvoyant à ma condition de minorité. En même temps, il y a toujours cette petite voix dans ma tête, cette voix qui exprime mes doutes, l’angoisse que ces relations se brisent aussi vite qu’elles ont commencé. Cette anticipation qu’elles durent tout le reste de ma vie… Est-ce ainsi que naît l’amitié quand on est noire, française et de la génération des moins de 50 ans en 2017 ?

 

De la difficulté de créer du lien dans le réel

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Je n’ai pas grandi dans l’hexagone. En m’inscrivant dans une université parisienne, j’étais persuadée de pouvoir gérer le fait d’être désormais une minorité opprimée. Cette assurance s’appuyait sur ma conviction que je trouverais de trouver d’autres personnes, comme moi. Des femmes noires et françaises. Comprenez bien, qu’il ne s’agissait pas de choisir mes amies uniquement par rapport à leurs origines, mais certaines conversations, certains vécus ne peuvent être compris que par les concerné.e.s. 

J’ai rapidement déchanté. Généralement, j’étais la seule noire des cours que je suivais, le champ des possibles était réduit à néant. Étant timide et intimidée, je n’ai jamais trouvé le courage d’aborder les étudiantes noires que je croisais. Elles n’ont jamais fait le premier pas vers moi non plus. Je vivais telle une Jodie de Daria (1997 – 2002) consciente d’être une token, alors que j’aurais voulu être ordinaire et cool, comme Penny Proud dans The Proud Family (2001 – 2005).

Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai trouvé une raison possible à cette difficulté de créer du lien. Et je veux dire, une raison autre que « le problème venait de moi ».

Dans sa série « Strolling » dédiée à l’expérience des jeunes Noir.e.s à travers le monde, la réalisatrice Cecile Emeke a recueilli les témoignages de plusieurs jeunes Noir.e.s français.es. Mis en ligne le 18 janvier 2015, l’épisode 1 du volet « Flâner » est consacré à Christelle et Gaëlle. A travers leurs expériences, on comprend que le poids des stéréotypes et des préjugés envers les femmes noires pèsent lourd dans les relations entre pairs.

La perception que nous avons de nous-mêmes, la perception que nous avons de nos semblables, la perception que les autres ont de nous clashent régulièrement voire même quotidiennement.

Les ado noires françaises ont une identité plurielle, ignorée par les médias dont la télévision. En grandissant, le cocon familial n’est parfois plus suffisant pour comprendre qui nous sommes. Où chercher la confirmation que nous sommes plus que ce que le blanchiarcat nous dicte ?

De la rareté de la représentation

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My best friend’s always on my mind
You wanna be down for mine
I gotta do, what I gotta do
I gotta move on

Peut-être que ces paroles ne vous disent rien, mais si j’avais commencé par « Mo to the, E to the, Mo to the, E to the », vous auriez sûrement reconnu le générique de Moesha. Dans cette série diffusée entre 1996 et 2001 sur UPN, la chanteuse Brandy faisait rêver mon moi adolescent. Je m’amusais des situations familiales, j’anticipais de vivre les mêmes casse-têtes amoureux (j’en suis revenue) mais surtout j’enviais le quatuor amical qu’elle formait avec Hakeem (Lamont Bentley), Kim (Countess Vaughn) et Niecy (Shar Jackson). « My best friend’s always on my mind » [ndlr : mon.ma meilleur.e ami.e toujours à l’esprit]. Ce passage m’a toujours interpellée parce que je me suis longtemps demandé si c’était une référence à Hakeem ou à Kim. Quoi qu’il en soit, mon générique préféré reste celui de la saison 4 qui est le seul où Moesha partage le spotlight avec ses deux amies.

Elles sont en terminale. Il s’agit de la dernière année où elles sont ensemble puisque Kim ira dans une autre université la saison d’après (1)… Avec le recul, Moesha n’était pas l’amie « ride or die » (2) que j’espérais avoir et être à une époque. D’ailleurs, son complexe de supériorité par rapport à Kim a fait l’objet d’un épisode dans la saison 1 et Kim s’est affirmée davantage par la suite.

Cependant, cette série a été la première et la dernière où j’ai vu une représentation télévisuelle de l’amitié entre des adolescentes noires. Attendez, précisons pour empêcher toute ambiguïté. L’amitié exclusivement représentée par un groupe d’adolescentes noires.

Veronica Dunne et Zendaya. (Disney Channel)

Oui, les séries familiales comme Cosby Show (1984 – 1992), Family Matters (1989 – 1997) donnaient un aperçu des amitiés entre adolescentes noires quand les intrigues étaient centrées sur les filles. Parfois.

Mais dans les séries jeunesse US, à l’instar de Topenga et Angela dans Boy Meets World (1993 – 2000), le duo ado blanche + ado noire s’est généralisé à partir des années 2000 : Raven et Chelsea dans That’s So Raven (2003 – 2007), Chyna et Olive dans A.N.T Farm (2011 – 2014), K.C et Marisa dans K.C Undercover (2015 – ?). Je sais. Vous me direz que ce sont des purs produits Disney Channel, le monde des Bisounours, que c’est pour un public pré-ado.

Regardons les séries jeunesse US à succès de ces dix dernières années dans ce cas. Pour des millions de téléspectateurs à travers le monde, la vie trépidante des ados et l’entrée dans le monde adulte ont été incarnées par Gossip Girl (2007 – 2012), Vampire Diaries (2009 – 2017), Glee (2009 – 2015), Pretty Little Liars (2010 – 2017), Teen Wolf (2011 – 2017) ? Shadow Hunters (2016 – ?)…

Une héroïne ado noire, oui. Avoir deux héroïnes ado noires et rivales ? Peut-être. Avoir deux héroïnes ado noires et amies ? A moins d’être soeurs comme Tia et Tamera dans Sister Sister (1994 – 1999), deux héroïnes ado noires qui s’aiment et se soutiennent, on repassera.

Alex (Charles Templon), Alice (Joséphine Jobert), Eva (Mouni Farro), Léo (David Tournay)

Pause. Pourquoi cette insistance avec l’exemple US ? Parce que le bilan est encore plus désastreux pour la fiction TV française. Les ados téléspectatrices des années 90 n’avaient aucun modèle français. Premiers Baisers (1991 – 1995) et Hélène et les garçons (1992 – 1994) ne s’intéressaient qu’à des jeunes Blanc.he.s de la classe moyenne parisienne. Même Seconde B, encore brandi comme symbole de la diversiteyyy plus de 20 ans après sa diffusion, ne comptait pas de femme noire dans sa distribution principale. Foudre (2007 – 2011), la Baie des Flamboyants (2007 – 2011) restent les seules séries jeunesse françaises (3) à avoir créé une narration, aussi bancale soit-elle, autour d’adolescentes noires. Et même là, les liens amicaux entre noires étaient à la périphérie de leur quotidien voire inexistants…

Entre amitié et sororité

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Dans la série One – on – One (2001 – 2006), Breanna (Kyla Pratt) passe ses années lycée avec Spirit (Sicily), son amie « ride or die », qui ne la suivra pas quand elle partira à l’université lors de la cinquième et ultime saison. A en croire la télévision, l’amitié entre noires  née à l’adolescence ne survit pas à l’épreuve du temps. Est-ce à dire qu’il est impossible d’avoir des femmes noires pour amies,une fois arrivée à l’âge adulte ? A défaut de répondre à la question  « comment devient-on amies ? », certaines séries US (et cela vaut pour les films aussi mais autre sujet,pour un autre jour) ont proposé une façon de répondre à « comment vit-on cette amitié entre femmes noires hors contexte minorité ? »

De Jaleesa, Whitley, Freddie, Kimberly dans A Different World (1987 – 1993), Gina et Pam dans Martin (1992 – 1997) à Joan, Maya, Lynn, Toni de Girlfriends (2000 – 2008) en passant par Khadijah, Synclaire, Maxine et Regine de Living Single (1993 – 1998)… Elles étaient mes grandes sœurs virtuelles. Intelligentes, passionnées, fragiles, ambitieuses, déterminées, courageuses, drôles, cultivées. Aucune ne me ressemblait, mais j’arrivais à m’identifier à chacune d’entre elles d’une façon ou d’une autre.

Dans cet entourage de femmes noires, leurs qualités brillaient d’autant plus. Dans cet entourage de femmes noires, le droit à l’erreur était autorisé. Si nécessaire, le pardon était accordé dans la simplicité. En toute sororité. La fragilité de cette sororité était sous-entendue dans la version série de Dear White People (2017) à travers la relation entre Samantha (Logan Browning) et Coco (Antoinette Robertson) puis entre Samantha et Joelle (Ashley Blaine Featherson). C’est cet aspect que la version série de She’s Gotta Have It (2017) a peu exploité en faisant de Shemeka (China Layne) un faire-valoir de Nola (DeWanda Wise). C’est cette sororité que célèbre la série Insecure (2016 – ?). Si la relation Issa – Molly permet de faire un zoom régulier sur les difficultés de la sororité (comment accepter l’autre avec ses défauts et ses failles), le fun est capturé à travers les (courtes) apparitions de Tiffany et Kelli où la dynamique du quatuor sublime les différentes personnalités.

Molly (Yvonne Orji), Issa (Issa Rae). Tiffany (Amanda Seales), Kelli (Natasha Rothwell) – Insecure (HBO)

Ces séries ont forgé ma définition de la sororité, ce mot si peu employé en français, alors que la fraternité est une valeur de la République. Plus que de l’amitié, c’est ce lien où les expériences communes individuelles, sont gérées grâce au soutien du groupe qui vous pousse à faire de même,en retour quand une soeur en a besoin. En toute circonstance. Cette sororité est-elle toujours infaillible ? Non.

En tant que femme noire, nous avons le droit à l’erreur, nous avons le droit de changer, nous avons le droit de tourner la page quand le temps est venu. Peu importe les désaccords, cette sororité nous accorde une liberté d’être avec la garantie de compter les unes sur les autres.  La route n’est pas facile. Aussi rude que la chute peut être, nous avons des amies pour nous aider à nous relever.

Ce regard sans jugement, parfois avec jugement, mais jamais dans la volonté de nuire, cette bienveillance, que je vis personnellement depuis quelques mois au contact de femmes noires bien réelles m’ont aidée à trouver un second souffle dans ma vie d’adulte. Au bout de trente et quelques années d’existence, il me semble avoir donc trouvé mon mode d’emploi pour créer des liens. Sans les réseaux sociaux, je ne sais pas où j’en serais, dans mon cheminement pour être celle que je veux être. Cette sororité 2.0 m’aurait probablement épargné la solitude et l’isolement ressentis tout au long de ma vingtaine, mais si elle était arrivée plus tôt dans ma vie, aurais-je su l’accueillir et l’accepter comme il se doit ?

#Blackgirlsmatter

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Dans quelques scènes d’un des derniers épisodes de la saison 3 de Black-ish diffusé en mai 2017, les téléspectateur.trices ont vu Zoey Johnson (Yara Shahidi) faire ses premiers pas à l’université. Bien que Miriam ait été remplacée par Nomi Segal dans la version définitive du spin-off Grown-ish, les premiers épisodes montrent une Zoey dans un groupe d’amies éclectique où les deux autres noires, déjà soeurs (Chloe et Halle Bailey), ne semblent pas présentées comme les débuts d’une sororité qui durera au moins jusqu’à la fin de leur vingtaine.

Maxine Shaw (Erika Alexander), Khadijah Jones (Queen Latifah), Regina Hunter (Kim Fields), Synclaire Jones (Kim Coles),

En 2017, j’aurais aimé que la génération adolescente ne soit pas dans le même désert de représentation dans lequel j’étais il y a 15 ans. L’hégémonie fictionnelle US semble avoir encore de belles années à vivre alors qu’est attendue Sweet Life, une série YA qu’Issa Rae est en train de développer pour la chaîne HBO.

Aux fillettes qui peuvent désormais compter sur Adé (Comme des millions de papillons noirs de Laura Nsafou) et Neïba (Neïba Je-sais-tout de Madina Guissé) pour comprendre leur identité plurielle dans une société occidentale française,

Aux adolescentes qui s’identifieront ou pas à Aliénor, Itaï, Maria et Azza (Viser la lune d’Anne-Fleur Multon)

Vous êtes vous aussi l’universalité.

La question de la représentation ne s’arrête pas à la littérature, même si la fiction audiovisuelle française,refuse encore de vous reconnaître, elle le fera tôt ou tard.

Nous luttons pour que notre flamboyance et la vôtre ne soient plus ignorées.

D’ici le jour où nous n’aurons plus besoin de hashtags pour avoir de la visibilité, sachez que vous n’êtes pas seules. Un simple clic nous sépare. Un simple clic peut nous réunir.

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(1): la relation entre Brandy Norwood et Countess Vaughn s’est détériorée au fil du temps. Le spin-off des Parkers était aussi l’occasion de mettre un terme à leur collaboration.
(2): « ride or die », c’est « prêt.e à tout ou mourir ».
(3): dans la 5ème et ultime saison de Coeur Océan diffusée sur France 2 en 2011, le personnage principal est Tara (Murielle Hilaire) une jeune femme noire dans la vingtaine. Elle a grandi de foyers en foyers, a connu une famille d’accueil formidable mais a refusé qu’ils l’adoptent. Bloggeuse, elle ne véhicule pas les clichés de la femme noire adulte. C’est un personnage colorblind 99% du temps.

Signé Sunny Lady 

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